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Analyse: Shadow of the Colossus

Shadow of the Colossus est sorti pour la première fois en octobre 2005 sur PlayStation 2. Développé et éditée par Sony, et plus particulièrement la Team Ico, il a par la suite été remasterisé sur Playstation4 en 2018, après avoir connu une réédition HD en 2011 sur PlayStation3. C’est de cette version que sont tirées les illustrations. Tous les termes soulignés sont définis dans ce lexique.

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Présentation générale

SotC se joue avec une troisième énonciation de type classique. Cela signifie que le joueur incarne un personnage principal (ici, un jeune homme nommé Wander) ayant une personnalité propre, bien que dans le cas présent, celle-ci soit très discrète. Le joueur n’a sur Wander aucune forme de responsabilité scénaristique, et son investissement dans le personnage est donc passif (le joueur n’apporte rien au personnage) et ce malgré un mutisme presque total du personnage qui ne s’exprimera verbalement qu’au tout début du jeu, puis par des appels et sifflements adressés à son fidèle destrier. Il faut dire que les rencontres seront rares dans la contrée désertique que le joueur pourra parcourir de fond en comble.

Parallèlement, l’influence du joueur sur le scénario/univers du jeu est nulle, car à aucun moment ne sera donné au joueur la possibilité de modifier le scénario par un choix (visible ou non).

La caméra à la troisième personne utilisée complète idéalement l’investissement classique, et le gameplay global procure un sentiment de liberté, notamment rendu possible par un gameplay procéural permissif qui permet au joueur d’explorer et de grimper à tout ce qui possède un rebord et de la fourrure, ce qui sera bien utile pour combattre les colosses que Wander s’est donné pour but d’assassiner.

Car malgré la poésie qui se dégage de l’univers du jeu, Shadow of the Colossus est bel et bien un jeu d’assassinat. L’objectif de Wander, et donc du joueur, est de parcourir la terre interdite pour trouver des colosses et les assassiner pour le compte d’une entité nommée Dormin, qui lui aura auparavant fait la promesse de ressusciter la jeune fille dont le corps inanimé repose sur l’autel du temple. Le scénario est plutôt mystérieux, les scènes cinématiques se faisant très rares, et l’on ne saura par exemple jamais qui est véritablement la jeune femme, nommée Ono, pour Wander, bien que ce dernier soit prêt à tout pour elle.

Pour l’aider dans sa quête, Wander bénéficie de l’aide de son cheval, Aggro, et d’une épée magique capable de lui montrer le chemin à suivre pour atteindre les colosses et les terrasser. Pour cela, le joueur devra trouver leur point faible pour y planter son épée, et chaque colosse proposera une sorte d’énigme à résoudre. Le jeu mêle donc l’exploration lors des phases de recherche à la réflexion lors des phases de combats.

L’analyse suivante propose dans un premier temps de mettre en évidence la poésie du contraste (I), omniprésente sous plusieurs formes tout au long du jeu, pour ensuite revenir plus profondément sur le premier récit, fortement centré la narration statique (II), avant de finir par l’analyse du second récit, mettant en valeur l’évolution du joueur dans sa relation à son personnage et aux colosses (III).

hall of temple shadow of the colossus

I. La poésie des contrastes

Le contraste est au cœur de l’univers de SotC, qui semble ne pouvoir être que tout blanc ou tout noir, sans possibilité de gris. Cette opposition constante entre des forces antagonistes se perçoit particulièrement dans la cinématographie, mais aussi dans la narration statique, et la mise en place de véritables contrastes d’échelle dans les décors et le gameplay.

Shadow of the colossus forest

Le contraste, qui s’exprime continuellement dans le jeu, est rendu particulièrement visible par les jeux d’ombres et de lumières qui accompagneront le joueur tout au long de son aventure, que ce soit au sein d’une forêt sombre percée de fins rayons de lumières pâles, ou dans une grotte aux parois faiblement éclairées par la lueur d’une torche vacillante.

Shadow of the colossus sword

L’épée du héros émettra sur commande un rayon de lumière pour indiquer le chemin au joueur, et ce n’est certainement pas un hasard si, lorsqu’elle s’enfoncera dans la chair d’un colosse, un sang noir jaillira de sa blessure. A leur mort, une colonne de lumière s’élèvera de leur cadavre jusqu’au ciel qui deviendra, paradoxalement, de plus en plus nuageux et obscurcit, pesant. 

Shadow of the colossus SKY

Dormin, l’entité donnant ses directives à Wander, est lui/elle aussi sujet à antagonisme. Communiquant par un puits de lumière venant éclairer le temple principale, sa voix est composée d’une double tonalité féminine et masculine se faisant écho, comme si elles ne pouvaient pas fusionner pour former un tout. Cela a pour effet de renforcer le mystère autour de son identité et sa motivation, que l’on devine malfaisante sans pour autant pouvoir en être certain jusqu’à la fin du jeu.

Les paysages parcourus alternent entre de larges plaines désertes et des lieux plus exigus, et le joueur, qu’il soit sur la piste d’un colosse ou tout simplement à la recherche d’un arbre pour y cueillir quelques fruits, s’apercevra rapidement qu’il est le seul être humain à parcourir la terre interdite. Sa solitude ne sera trompée que par la présence d’Aggro et d’une faune rare, constituée de quelques lézards, poissons, aigles, tortues et oiseau blancs qui s’agglutineront autour du corps de Ono.

Shadow of the colossus Turtle

Disséminés dans une nature aride ou chaque arbre fait office d’oasis, les construction humaines sont bien présentes, mais uniquement sous la forme d’anciens temples de pierres à moitié éboulés, érodés par le vent et les vagues, ou enfouis sous la terre et dans le sable. Ces restes de civilisation témoignent d’une forme de culture ancienne désormais éteinte. La vie ne s’exprime plus que dans une faune sauvage et rare, ce qui participera grandement à donner au joueur un sentiment de solitude. La terre interdite lui apparaît comme vieille, isolée, lente, comme emprisonnée dans le temps, presque morte.

Shadow of the colossus ruins

Le contraste d’échelle est également évident dans le rapport de taille existant entre Wander et les colosses qu’il doit assassiner. Pouvant parfois atteindre plusieurs dizaines de mètres de haut, leur stature est à la hauteur du défie qu’ils représentent, paraissant toujours, de prime abord, insurmontable. Mais le contraste entre eux si situe également au niveau de leur capacités.

Wander est en effet doté d’une incroyable agilité, contrairement aux colosses qui se révèlent souvent lents et gourds, à quelques exceptions près. Il est à noter que la nature de ceux-ci est trouble, leur fourrure se mélangeant à de la pierre formant leurs carapaces ou leurs os, pierre qu’ils redeviendront une fois terrassés.

Shadow of the colossus BIG

Il existe aussi un contraste, moins perceptible, dans le gameplay final du jeu alternant les phases d’exploration et de combat. En effet, bien que le but du jeu soit d’assassiner les colosses, le joueur passe la majeure partie de son temps de jeu à les chercher et à explorer, à admirer la terre interdite qui regorge de panoramas à couper le souffle. Il prend alors le temps de perdre son temps, comme pour profiter de ce grand espace, et le calme de ces séquences de jeu s’oppose directement à l’intensité des combats épiques contre les colosses. Cette alternance donne au joueur le temps de s’attacher au pays qu’il parcoure, ce qui, plus tard, aura peut être une incidence sur sa position par rapport à l’histoire du jeu.

Shadow of the colossus Cliff

II. Par amour

La narration de Shadow of the Colossus a pour caractéristique d’être très pauvre d’un point de vue progressif. Après une introduction mettant en scène Wander découvrant le temple et demandant de l’aide à Dormin, le joueur est lâché dans la nature. Son but est bien défini: tuer les colosses pour sauver Ono, mais le joueur n’en sait pas plus sur la cause de sa mort, ou même sur l’identité de la jeune fille, qui pourrait tout aussi bien être son amante que sa sœur. Le mystère pousse le joueur à chercher lui même des explications, ce qu’il réalisera en explorant la contrée interdite de son propre chef. L’histoire progressera alors par à coups après chaque colosse abattu, mais entre temps, c’est bien par la narration statique qui fournira au joueur le plus d’informations sur l’état de la terre interdite et son passé, son rôle.

Shadow of the colossus LOVE

Si le joueur ne sait pas grand chose sur les événements qui ont conduit Wander vers le temple, sa motivation est cependant claire: l’amour qu’il porte pour Ono. Qui que soit cette femme, sa mort l’a poussée à affronter un défie dont les conséquences, en cas de réussite, semblent devoir le dépasser.

En effet, à chaque fois qu’il terrassera un colosse, Wander sera poursuivi par un amas de rubans sombres qui le chasseront implacablement pour pénétrer en lui dans un claquement sonore des plus sinistres. Wander se réveillera alors dans le temple, et Dormin lui donnera un indice sur son prochain contrat après que la statut correspondant au colosse tué ait explosé.

Shadow of the colossus Ribbons

Mais à chaque retour dans le temple, la santé de Wander semblera se détériorer. Si cela ne se ressentira pas dans le gameplay procédural, sa dégradation sera rendue visible par son aspect physique, le teint de sa peau devenant de plus en plus sombre, veinée par un sang bleu vicié, comme celui qui s’échappe des blessures de colosses agonisants. Cela sera particulièrement perceptible vers le milieu du jeu, lorsque Wander, en rêve, verra sa bien aimée se lever de son autel. Il prononcera alors son nom en se réveillant. Un plan rapproché sur son visage, suivit d’une séquence durant laquelle, pour la première fois, il approchera le corps d’Ono pour caresser ses cheveux, mettront en évidence sa dégradation physique, tout en rappelant sa détermination.

Shadow of the colossus Nivea

Wander poursuit sa mission, et bientôt, une cinématique met en scène un groupe d’hommes en route pour le temple, semblant décidés à mettre un terme à sa quête. Mais le petit groupe arrive trop tard, et Wander, après avoir perdu Aggro dans une chute, assassine le dernier colosse. On apprend alors que Wander a volé l’épée, et que ses actions impliquent un grand danger, le réveil de Dormin, entité maléfique qui était emprisonné dans le temple. Le groupe, mené par un homme au masque blanc identique à celui vu lors de l’introduction du jeu, tente de le tuer lors de sa réapparition, mais Dormin prend le contrôle du corps du jeune homme. Le petit groupe parvient alors, dans leur fuite désespérée, à sceller à nouveau Dormin, ombre aspirée dans un puits de lumière. De nouveau lui-même, Wander lutte pour résister, mais est irrésistiblement happé lui aussi.

Shadow of the colossus Last Stand

Le pont reliant le temple au reste du monde s’effondre, et tout pourrait s’arrêter là. Mais Ono s’éveille alors et, rejointe par Aggro, qui a survécu à sa chute vertigineuse, découvre un bébé avec des cornes sur la tête. Elle le prend dans ses bras et monte jusqu’au toit du temple, qui se révèle être un havre de vie. Dormin a tenu sa promesse, Wander à réussi sa quête. Mais l’identité du bébé à corne reste mystérieuse.

III. Le joueur, Wander et les colosses

Comme précisé dans le chapitre précédent, le jeu se révèle assez avare en information directe et claire sur ses personnages. Bien que certainement motivé par l’amour qu’il porte pour la jeune femme, la quête de Wander est trouble, et le joueur, au début du jeu, est très certainement synchronisé avec sa volonté de sauver Ono, mystérieusement figée dans sa beauté. La quête paraît juste à ses yeux comme elle paraît juste aux yeux de Wander.

Shadow of the colossus Yoko ONO

Poussé par son élan de découverte, le joueur va affronter son premier colosse. La mise en scène le fera apparaître dans une cinématique en contre plongée, ne montrant que ses membres inférieurs, de sorte à grandir sa stature de colosse. Une fois abattu, le joueur n’obtient aucune explication sur ce qui arrive à Wander, attaqué par les rubans sombres et téléporté au temple. Il ne peut alors que deviner le mal qui s’empare de lui, sans pour autant faire flancher sa volonté.

Shadow of the colossus BAD SHAPE

La volonté du joueur, cependant, va petit à petit être mise en doute de deux manières. Le manque d’information, d’abord, concernant les conséquences possibles des assassinats de colosse, pousse le joueur à douter du bien fondé de la quête de Wander. Le joueur, comme son personnage, suit les ordres de Dormin, tout en devinant qu’il réalise là quelque chose de mauvais, aux conséquences potentiellement néfastes. Wander paraît en moins bonne santé à chaque retour au temple, et Dormin le presse sans ménagement vers le colosse suivant. Parallèlement, le joueur, au fur et à mesure de ses rixes avec les colosse, commence à éprouver pour eux une certaine affection.

En effet, la découverte de chaque colosse est toujours une surprise, et pour pouvoir les abattre, le joueur doit découvrir leur mode de fonctionnement, analyser leurs comportements toujours uniques. Chaque créature possède une personnalité propre qui, en plus de la fascination qu’ils peuvent générer grâce à leur imposantes formes, génère chez le joueur une forme d’empathie, qui peut facilement glisser vers la pitié lorsqu’ils s’effondrent, orientée par la musique funeste qui se déclenche à chaque « exploit » de Wander.

Shadow of the colossus Lion

Ainsi, à un moment du jeu spécifique à chaque joueur, on peut penser que le fait de tuer un colosse particulièrement attachant donne un goût amère à la réussite, et génère plus de remord que de satisfaction, contrairement au ressenti de victoire vécu lors du premier colosse. 

La position du joueur face à l’histoire évolue avec ses actions, qu’il ne peut influencer, mais sur lesquelles il porte, grâce à l’énonciation cinématique, un certain recul. D’abord synchronisé avec la volonté de Wander d’abattre les colosses pour ressusciter une jeune fille inconnue en blanc, son point de vue se modifie à mesure qu’il ressent de l’empathie pour les colosses. Il est a noter que ce point peut être renforcé par la narration statique très prononcée qui pousse le joueur à explorer les recoins isolés de la terre interdite. A l’instar de son empathie pour les colosse, le joueur, soulevé par le sentiment de liberté généré par le gameplay final, s’attache également à l’univers du jeu qu’il fait sien. L’aspect désertique générale de la terre interdite donne aux oasis et aux endroits secrets un sentiment d’intimité.

shadow of the colossus oasis

Lorsque la cinématique mettant en scène le groupe d’étrangers s’approchant de la terre interdite intervient, le doute sur le bien fondé de l’entreprise de Wander devient claire, et dès lors, on peut penser que le joueur, qui continue à tuer la colosses comme le désire Wander, n’est plus totalement synchronisé avec sa volonté. Il abat les colosses parce qu’il n’a pas le choix, parce que Wander le désir, mais il se doute que son personnage est en train de réaliser une folie.

Arrive alors le final du jeu, durant lequel Wander, ayant vaincu tous les colosses, se fait posséder par Dormin, véritable colosse d’ombre libéré de ses entraves. Le joueur se retrouve à devoir contrôler l’entité, et a la possibilité d’essayer d’empêcher le groupe d’hommes de s’enfuir. Il essaye de frapper du poing ces petites fourmis humaines qui s’agitent à ses pieds, mais le gameplay procédural est tel qu’il est impossible de réussir à stopper leur fuite, car les mouvements de Dormin sont trop lents et imprécis, contrairement à ce dont le joueur était habitué. En le plaçant ainsi dans la peau d’un colosse, une réduction brutale de pouvoir est créée, générant un effet primaire d’impuissance, de frustration, également porteur d’un effet secondaire.

shadow of the colossus dormin

En effet, en incarnant Dormin, dont la carrure est similaire à celle des colosses, on comprend plus que jamais, à travers l’effet primaire de frustration, la faiblesse de ces merveilleuses créatures finalement très fragiles, qui se débattent plus qu’elles ne se battent, et pour lesquels le joueur aura pu ressentir, lors de ses précédentes escalades, de la pitié.

La position du joueur, cependant, n’est pas tout à fait clair, et si la plupart des joueurs tentent d’arrêter la fuite, il y a fort à parier qu’ils le font pour Wander, dont la mort peut être ressentie comme une injustice, et non pour Dormin.

Lorsque celui-ci se fait aspiré dans un puits de lumière, Wander retrouve sa forme humaine, et la rupture de pouvoir continue. Malgré l’acharnement dont peut faire preuve le joueur à s’accrocher et à résister, Wander est irrémédiablement aspiré lui aussi dans le puits. Il ne peut échapper à son destin. Ainsi, par une réduction totale de pouvoir, l’auteur met lemphase sur le désespoir ressenti par le personnage, son impuissance à sauver sa bien-aimée ; la fatalité de sa destinée.

shadow of the colossus last stand 2

Parallèlement, l’obstination dont peut faire preuve le joueur à résister jusqu’à la dernière seconde peut s’analyser comme un effet de volonté traduisant l’implication du joueur dans la quête de Wander qui ne veut pas, comme le joueur, abandonner ce pour quoi il est venu.

Ainsi, bien que le joueur puisse ressentir un malaise durant les assassinats de colosses, il reste malgré tout, à la fin, synchronisé avec sa volonté de survie de son personnage.

La position du joueur par rapport à Wander et aux colosses qu’il tue évolue donc au fil du jeu, allant de l’empathie pour le personnage vers de l’empathie pour les colosses et la terre interdite qu’il s’approprie par l’exploration.

shadow of the colossus end

Conclusion

Si Shadow of the Colossus est souvent qualifié de poétique, c’est peut être grâce à la mise en place de contrastes qui opèrent à différents niveaux. Ses décors dépouillés et denses à la fois plongent le joueur dans un univers dont il doit tout apprendre par l’exploration. Le premier récit, avare en information claire et directe, participe à faire évoluer la position du joueur vis à vis des actions de son personnage et des fantastiques créatures qu’il terrasse, passant de l’empathie envers Wander à l’empathie envers les colosses.

Benjamin B.

Pour aller plus loin:

La chaîne YouTube Nomad Colossus, pleine d’informations sur le jeu et son code

The Forbidden Land, mine d’informations sur l’univers et l’histoire du jeu (et de Ico). En anglais.

Une réflexion poussée, littéraire, sur le jeu. 

Des jolis screenshots

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Ben

J'écris, je joue, j'écoute trop de musique. Chaotic good.

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