Journal: Death Stranding

Se sentir utile


Surpris par la pluie, avec une dizaine de colis sur le dos qui tanguent dangereusement dans le vent, j’ai cette soudaine intuition que les choses vont mal tourner.

Quelques pas en avant suffisent à confirmer mes craintes. Le BB relié à ma combinaison, mon BB, commence à stresser. Mon détecteur s’allume.

Les échoués sont proches…

Ces créatures planantes, à forme humaine. Ces ombres poisseuses qui ne veulent qu’une chose, m’agripper, m’attirer avec eux sur la grève, là où tous les morts se retrouvent. Là où les âmes disparaissent. La grande baignade.

Une montagne escarpée sur ma gauche et un fleuve au courant menaçant sur ma droite, je n’ai pas le choix. Je dois passer entre eux, me faufiler. J’avance, à pas feutré. Sam, mon personnage, retiens son souffle. Moi aussi.

Je crois m’en être sorti, mais je me fais repérer au dernier moment par un échoué caché derrière un rocher.

Je cours, ils me rattrapent. Je me débats, mais il est déjà trop tard. Je me retrouve tout à coup traîné sur plusieurs mètres comme un poisson accroché à une ligne de pêche, jusqu’au centre d’une mare de poix noire surgit d’une autre dimension. Une créature en bondit, sorte d’orque à tentacule très mal lunée, qui ne veut qu’une chose : me choper. Il faut que je me barre.

Je panique un peu, saute d’une voiture à l’autre, sans trop me demander pourquoi celles-ci se sont retrouvées ici, comme remontées à la surface. Je repose les bottes sur la terre ferme, in-extremis. Mais je suis mal. Très mal.

Sam est épuisé et mes colis éparpillés. Je ramasse ma cargaison, sans trop y croire…

Et puis le miracle arrive. Un peu plus loin, en contrebas, je remarque un édifice. Un refuge. Celui d’un joueur inconnu.

Il me reste juste assez de force pour m’y traîner, sur les rotules, et m’y reposer.

Quelques minutes plus tard, Sam est de nouveau d’attaque pour mener à bien sa commande, mais je ne peux partir sans remercier celui qui a eu la sagesse de construire un abri à cet endroit. Je lui envoie une dose de like comme je ne l’ai encore jamais fait avec personne d’autres.

Et ça me fait un peu réfléchir. Moi aussi je pourrais laisser derrière moi des constructions utiles, à moi et aux autres joueurs. C’est comme cela que s’enclenche la roue de la bienveillance et son cercle vertueux. Un pont, une route, un abri anti-pluie bien placé, et on se réveille le lendemain avec la gratitude des dizaines de joueurs qui en ont profité. Ça fait du bien, alors on recommence.

On livre, on parcourt cette Amérique miniature retournée à l’état de nature. On descend cette pente raide en écoutant une musique douce qui surgit pour magnifier le tout. On grimpe cette montagne juste pour profiter un peu de la vue. On écrase un peu d’herbe humide, saute les torrents et escalade les flancs de montagnes escarpées et enneigées, le tout en laissant des indications, de l’aide pour ceux qui se seraient égarés.

La nature, si belle, s’étire comme un colosse blessé tombé au sol.

On continue de livrer ces colis, parce qu’on nous le demande et que le monde en a besoin.

Des ressources, de la nourriture, des jouets, de jeux vidéos, des livres, des pièces de rechange, des médicaments, des armes, des tissus pour du cosplay et même de la bière et des pizzas.

S’installe au fil des heures une routine, un vrai travail de postier de l’extrême. Commande, livraison. Commande, livraison. Sur le chemin, on a parfois un peu peur. On galère, aussi, en laissant tomber par mégarde nos précieuses marchandises au fond d’un ravin.

Mais on sent qu’on fait une différence, DANS le jeu, mais aussi DANS celui des autres, car on reçoit régulièrement la gratitude d’autres joueurs dont on a indirectement facilité la partie.

Les heures défilent. Petit à petit, cette nature, on la reconquiert. On y trace des chemins de traverse, on y fabrique des routes à l’aide de joueurs qui fournissent des ressources. Finie la randonnée, places aux motocross et aux camionnettes jaunes de la poste qui apparaissent comme des champignons, cadeaux laissés par nos camarades de jeu. Le monde se rétrécie…

Bientôt, tout redeviendrait presque comme avant la fin du monde, à l’époque où internet existait encore. Les personnages dispersés communiquent de nouveaux entre eux, s’envoient des recettes de cuisine, regardent la météo. Tout le monde retrouve son utilité.


C’est aussi ça, au final, l’expérience Death Stranding. Une grande métaphore du sentiment d’utilité pour donner à la vie un sens avant de mourir.

On a tous un rôle à jouer dans ce vaste monde, qu’on soit artiste, scientifique ou fermier ou bricoleur ou cosplayeur. Ensemble, on crée du sens.

Par son travail, son courage, Sam, notre personnage, inspire petit à petit ceux que la peur a poussé à se terrer dans des bunkers de luxe. Grâce à lui, chaque habitant retrouve un sentiment d’union.

Sentiment d’union que l’humanité ferait bien de développer un peu plus dans notre monde réel, à l’heure où les liens qui nous unissent donnent souvent plus l’impression d’être emmêlés que proprement tissés.

bye!

Ben

A lire aussi, Meatl Gear Solid 5, journal de bord.

J'écris, je joue, j'écoute trop de musique. Chaotic good.
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